Voir Paris et vivre

Denis Kataev
Denis Kataev
September 23, 2026
•
5
minutes de lecture
Une tasse, une clé et une enveloppe sur un rebord de fenêtre, face à l’église Saint-Sulpice à Paris.

Paris, un bureau de la préfecture, septembre 2026.

« Et savez-vous comment s’appelait la première épouse de Pierre le Grand ? » C’est la question inattendue qu’une agente de la préfecture me pose après plus d’une heure d’entretien pour l’obtention de la nationalité française. Je reste interloqué, suspendu dans un silence stupéfait. Nous venions pourtant de discuter, avec une passion partagée, de sujets bien plus attendus : où repose le général de Gaulle et pourquoi pas au Panthéon, la laïcité comme quatrième valeur républicaine, ou encore Robert Badinter et Marc Bloch. Et soudain, cette question sur la Russie, à laquelle je n’étais absolument pas préparé, et mon cerveau a comme buggé.

Pourtant, j’ai été captivé par cet échange. Et à en juger par son sourire, mon interlocutrice aussi. D’ailleurs, cette bienveillance, je l’ai souvent rencontrée à la préfecture. Un jour, j’ai même croisé l’un de ces agents au Théâtre de l’Odéon. Nous nous sommes reconnus et avons échangé un signe de tête complice.

« Sans papiers, tu n’es rien »

Je pourrais raconter longuement ces échanges avec les services de l’État, surprenants par leur courtoisie et leur humanité. Oui, la bureaucratie française peut être complexe, parfois lente, mais mon expérience m’a appris à la voir sous un angle différent de ce que j’avais connu en Russie. Là-bas, une maxime résumait tout : « Sans papiers, tu es un cafard. » C’est-à-dire : « Sans papiers, tu n’es rien. » Ici, les difficultés existent, bien sûr, mais elles s’accompagnent de droits, d’interlocuteurs, de voies de recours. Surtout, on vous considère comme un être humain, et non comme un simple dossier entre les mains d’un fonctionnaire. En Russie, je me sentais souvent comme ce parasite de La Métamorphose de Kafka. Ici, je suis devenu un homme avec des droits, à condition de respecter mes devoirs.

C’est pourquoi j’ai voulu raconter mon intégration en France, bien différente de celle décrite par ma consœur Elizaveta Osetinskaya dans Le Monde : loin d’être une épreuve, elle a été pour moi une expérience émouvante, marquée par l’accueil chaleureux de la France et les opportunités qui se sont présentées. Ce n’est pas une question de « vrai » ou de « faux » : il existe simplement plusieurs façons de vivre l’exil et l’intégration.

Le clin d’œil de la France

J’aime la France. Et j’ai l’impression que la France m’a fait un clin d’œil, dès mes premiers pas sur son sol. J’ai atterri à l’aéroport de Beauvais le 23 mars 2022, une valise remplie du cycle de Proust, de La Marseillaise apprise par cœur, d’une thèse sur les mouvements indépendantistes corses et d’un français encore hésitant. Mon choix de la France n’était pas un hasard : c’était la réalisation d’un rêve de longue date. La guerre en Ukraine a précipité ma décision. Et dès les premiers instants, la France est devenue pour moi une vraie maison — pas un simple refuge. Peut-être est-ce pour cela que je n’ai jamais ressenti ces « douleurs fantômes » de l’exil.

Je suis arrivé à Beauvais avec un visa Schengen. Un mois plus tard, j’avais déjà mes premiers papiers en main. Tout simplement parce que Radio France m’avait proposé un poste dans sa Rédaction internationale. Une bouée de sauvetage. Pendant un an, j’ai travaillé aux côtés de grands professionnels. En Russie, j’étais déjà un journaliste reconnu, présentateur sur Dojd TV, cette chaîne indépendante qui diffuse désormais depuis l’Europe. Pourtant, j’ai accepté avec joie un poste modeste : fixeur à distance, traducteur, coordinateur. Je proposais des sujets sur la guerre en Ukraine, trouvais des témoins, réalisais des interviews parfois traduites et montées en quelques minutes pour être diffusées à l’antenne. Je n’oublierai jamais cet entretien avec une femme qui se cachait dans les sous-sols de l’usine Azovstal, à Marioupol, pour échapper aux bombardements russes.

Je suis immensément reconnaissant à mes confrères de Radio France, qui m’ont accueilli et formé, et m’ont permis d’enrichir l’exercice de mon métier. Rythme effréné, énergie, adrénaline… Et j’ai compris à quel point le journalisme compte en France. Ici, la carte de presse, ce n’est pas juste un sésame pour les musées : c’est une seconde pièce d’identité, le symbole de ce « quatrième pouvoir ». Mais elle impose aussi une énorme responsabilité. Grâce au soutien de l’équipe de RSF, j’ai pu en mesurer toute la portée et croire en moi. Ils m’ont aussi aidé pour mes papiers. Preuve qu’on peut compter sur la société civile et les ONG en France, même dans les moments les plus désespérés.

La fin de l’angoisse

Dès mes premières minutes en France, une chose a disparu : cette angoisse permanente que je ressentais en Russie. Là-bas, une voiture de police qui passe dans la rue est synonyme de danger. On peut vous contrôler à tout moment, vous fouiller, ou, pire, vous accuser de détention de drogue dans le but d’intimider et d’extorquer des pots-de-vin. Combien de fois des policiers m’ont-ils poursuivi dans ma propre cour, sous prétexte de trafic ? Sans parler de la peur des violences policières systématiques. Ici, je ne crains plus les policiers qui, le plus souvent, vous sourient en passant. Et que dire des pompiers, recrutés comme s’ils sortaient d’une agence de mannequins ? Même esthétiquement, la France est devenue ma rédemption, ma thérapie.

Et puis, il y a le pouvoir. En Russie, il n’a jamais changé depuis l’URSS : méprisant, distant. En France, au contraire, j’ai été agréablement surpris. Mon premier appel vient du Quai d’Orsay. On s’enquiert de mon statut, de mes projets professionnels. Le soutien du ministère aux journalistes indépendants est concret et précieux pour se reconstruire. Ici, on nous écoute. En Russie, au ministère des Affaires étrangères, nous étions considérés comme des ennemis. La cellule de presse de l’Élysée s’est également montrée extrêmement coopérative. J’ai obtenu un accès à tous les événements majeurs : les réunions de la coalition des volontaires, les conférences de presse avec Volodymyr Zelensky, ou encore le défilé du 14 Juillet. On peut avoir des opinions variées sur Emmanuel Macron, mais laissons la politique de côté et parlons d’humanité. D’abord, son soutien à l’Ukraine force l’admiration. Ensuite, sa disponibilité à répondre aux questions les plus difficiles qui lui sont posées. Enfin, c’est le premier président de ma vie à m’avoir serré la main et à m’avoir donné une accolade en disant : « Bon courage pour votre travail. »

Avec la même fluidité

Tout s’est enchaîné avec la même fluidité pour la vie quotidienne. J’ai trouvé mon appartement idéal en quelques mois : un petit studio au rez-de-chaussée, près de l’église Saint-Sulpice, là où planent les ombres d’Arthur Rimbaud, de Gertrude Stein et de Georges Perec. Une perle à deux pas de Catherine Deneuve, obtenue presque comme une récompense pour mes anciennes activités professionnelles, alors que mon dossier était encore incomplet. Mes propriétaires, un couple, l’un enseignant, l’autre architecte, ont tenu compte de mon parcours journalistique et m’ont proposé un bail de trois ans. Aujourd’hui, nous sommes amis et prenons régulièrement le thé près du jardin du Luxembourg. Mes collègues de Radio France sont venus fêter ma crémaillère.

Même anecdote avec l’ouverture de mon compte à la BNP Paribas. Après une série de rendez-vous standard avec des conseillers d’une politesse imperturbable, et un dossier classique, j’ai reçu l’appel final : « Alors, pourquoi avoir choisi notre banque ? » J’ai répondu : « Parce que vous soutenez Roland-Garros, et mon père est entraîneur de tennis. Je n’avais pas le choix. » Mon interlocutrice a ri. Quelques jours plus tard, mon compte était ouvert.

Idem à l’hôpital parisien, après que mon kyste a décidé de se manifester de la manière la plus spectaculaire. Les médecins des urgences, souriants, m’ont rassuré. Puis, le chirurgien, entre blagues et professionnalisme, a extirpé mon kyste avec une précision d’orfèvre pendant l’opération, que je n’ai même pas sentie. Tout, des examens aux consultations, contrastait avec mon expérience des hôpitaux russes, où l’on vous regardait avec dédain. Ici, j’ai découvert une autre philosophie : l’humanisme. Je me souviens encore de l’infirmier qui, lors de mes pansements postopératoires, me demandait de lui envoyer des photos pour suivre la cicatrisation. Touché aux larmes par cette attention, je n’ose même pas comparer la médecine française à celle, soviétique, que j’ai connue. Et puis, il y a la carte Vitale — ce bouclier qui vous protège des dépenses exorbitantes. En Russie, la médecine « gratuite » est devenue payante en pratique. Je n’ose imaginer ce que j’aurais dû débourser pour mon opération et mes examens. En France, cela m’a coûté quelques centaines d’euros.

Le syndrome de Paris

Ainsi, la France est devenue pour moi ce bouclier, dans son ensemble. J’ai grandi sous une dictature. Je l’ai fuie. J’ai trouvé en France un nouveau sens à ma vie — et je porte sur ce pays un regard que je veux nommer précisément : extérieur, mais choisi. Cette distance n’est pas de l’indifférence. C’est, je l’espère, une façon de voir plus juste. Il faut surmonter le syndrome de Paris. La réalité est souvent bien différente, et le contraste entre le rêve et ce qui l’incarne peut déconcerter. En russe, une expression populaire dit : « Voir Paris et mourir ». Me voici, comme vous le constatez, bien vivant.

J’aime la France, peut-être m’aime-t-elle en retour.

Denis Kataev
Denis Kataev
Fondateur du Pont Neuf
Noir sur blanc

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