Le 14 mai 2026.
Il est huit heures du matin sur le Pont Neuf. Emmanuel Macron entame la dernière année de son second mandat — exactement neuf ans, jour pour jour, après en avoir commencé le premier. Le 14 mai 2017, il prêtait serment sous une pluie battante. Le 14 mai 2027, à midi, il rendra son écharpe.
Macron sera ainsi le premier président de la Cinquième République à achever deux mandats consécutifs en sachant, par la Constitution, qu'aucun troisième n'était possible. Aucun de ses prédécesseurs n'a vécu cette dernière année dans ces termes exacts — dans cette contrainte précise, qui ferme l'horizon de la réélection dès le premier matin du mandat.
Nous commençons Le Pont Neuf ce matin. Pendant un an, nous suivrons cette dernière année. Trois formes pour une seule chronique : ce journal hebdomadaire ; un vlog vidéo sur YouTube, qui prolonge l'écriture par le regard ; et un long métrage documentaire dont le tournage commence aujourd'hui, et qui sortira en salles à l'issue du mandat.
Pourquoi
Le réflexe contemporain face à la dernière année d'un président est de regarder ailleurs. La logique politique a déjà déplacé son attention vers la suite : les sondages prêtent l'oreille aux successeurs probables, la presse compile des bilans préventifs, l'opinion détache son intérêt de l'homme en place pour scruter le suivant. On appelle cela, parfois, l'année du « lame duck » — l'image américaine du canard boîteux, du président diminué dont les décisions n'importent déjà plus qu'à moitié.
C'est précisément cette image qu'il nous semble nécessaire de contester.
Une dernière année n'est jamais vide. Au contraire, elle concentre. Quand un président ne peut plus se représenter, quand l'horizon de la réélection est définitivement clos, les contraintes politiques changent de nature. Ce qui reste, c'est le rapport au temps long — au bilan, à la trace, à la place que l'on prendra dans l'histoire que d'autres écriront. Cela peut produire de l'apathie. Cela peut produire, aussi, de la liberté.
Pour Macron en particulier, l'enjeu est singulier. Il est entré à l'Élysée en 2017 sous l'étiquette du candidat « nouveau » — ni gauche ni droite, jeune, technocrate, européen, optimiste. Neuf ans plus tard, la France qu'il quitte n'est pas celle qu'il a trouvée. Les Gilets jaunes, la pandémie, la guerre en Ukraine, la réforme des retraites, l'effondrement du clivage parlementaire, la montée continue du Rassemblement National, le tumulte permanent autour de Matignon — autant d'épreuves qui ont façonné, défait et reconfiguré la présidence Macron. Cette dernière année est aussi celle où ce qu'a réellement été le macronisme commencera à se dire au passé. C'est-à-dire : à se dire vraiment.
D'où viennent ces lignes
Je suis arrivé à Paris en 2022, journaliste russe en exil. Mon ancienne rédaction, la chaîne indépendante Dojd, a depuis été contrainte à l'exil elle aussi. J'avais alors couvert pendant plusieurs années l'autoritarisme poutinien — j'avais raconté, sous les caméras de la chaîne, ce qu'il en coûte à un pays de ne plus pouvoir transmettre le pouvoir autrement que par la peur.
Quand je suis arrivé en France, j'ai d'abord regardé. Pendant quatre ans, j'ai écrit pour ailleurs, je me suis accrédité à l'Élysée, j'ai marché dans des manifestations qui auraient été inimaginables à Moscou, j'ai assisté à des passes d'armes parlementaires que mes anciens collègues russes auraient classées au rayon de la fiction politique. La France traverse une crise profonde, et personne ici ne le nie. Mais elle traverse aussi quelque chose dont je veux témoigner : un fonctionnement démocratique vivant, contesté, imparfait, et infiniment précieux.
Le Pont Neuf n'aura pas la prétention d'une objectivité distante. Ce sera un projet journalistique et publicistique : les faits y seront vérifiés, sourcés, précis, mais l'angle, lui, sera assumé. Mon angle, celui d'un journaliste venu d'ailleurs, qui a connu d'autres signes politiques, plus rudes, et qui regarde la France avec la précision qu'apporte la distance.
Ce que nous regarderons
Pendant douze mois, ce journal paraîtra chaque semaine. Il prendra des formes différentes — reportages depuis l'Élysée, entretiens avec des proches du président, notes depuis des déplacements, éditoriaux sur les épreuves de la semaine. Le vlog vidéo suivra une cadence parallèle : un épisode hebdomadaire plus libre, qui prolongera le journal là où l'image dit ce que les mots ne disent pas. Et le film, lui, travaillera en silence pendant toute l'année. Son objet n'est pas l'actualité ; son objet est le portrait, la traversée, la mémoire d'une année.
Nous ne savons pas, ce matin, comment cette année se terminera. Nous ne savons pas qui sera élu après Macron, ni quel pays il léguera, ni quel récit la France aura construit autour de lui. Nous savons seulement, avec certitude, qu'à midi le 14 mai 2027 il quittera l'Élysée. C'est la promesse de la République. Elle suffit pour ouvrir notre chronique.
Bienvenue sur Le Pont Neuf.
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