Festival de Cannes, mai 2026.
En tant que journaliste, je passe cette semaine au cœur du Festival de Cannes, où, comme on pouvait s’y attendre, le cinéma parle énormément de notre époque : de la guerre, de l’avenir, des catastrophes qui redessinent les existences et les identités. Les films donnent matière à réflexion, parfois même à une forme d’introspection.
Je viens justement de sortir du nouveau film de László Nemes, consacré à une figure de la Résistance, Jean Moulin. Un cinéma solide, rigoureux, très maîtrisé, sur un homme qui refuse de céder et finit par devenir un héros malgré lui.
Mais le film qui m’a personnellement le plus bouleversé jusqu’ici est sans doute Fatherland de Pawel Pawlikowski, parce qu’il parle aussi de moi : de la maison perdue, du déracinement et de la reconstruction de soi après une catastrophe historique.
Pawlikowski est, à ce stade du Festival, probablement le principal prétendant à la Palme d’or.
Pourquoi je ne reviendrai pas
Désormais, à tous ceux qui me demanderont si je retournerai un jour en Russie, je conseillerai simplement de voir Fatherland. Le film montre avec une clarté implacable pourquoi cela n’arrivera sans doute jamais.
Ce road-movie minimaliste en noir et blanc, signé par un cinéaste philosophe et esthète, parle avant tout de la mort. À un moment du film, Thomas Mann cite Georges Clemenceau : « Les Allemands adorent la mort. Lisez leur littérature : au fond, ils n’aiment que la mort. » J’ai eu le sentiment que cette phrase pourrait tout autant s’appliquer à la littérature russe, tant la guerre et la mort y occupent une place centrale.
Fatherland raconte à la fois la mort d’une patrie, celle d’une famille et celle d’une partie de soi-même. Mais aussi une forme de résurrection, le commencement de quelque chose d’autre. Selon Pawlikowski, on passe toujours du noir vers la lumière.
Le film suit Thomas Mann qui, en 1949, revient de son exil américain en Allemagne avec sa fille Erika. Un retour prudent, presque hésitant. Interprétés par Hanns Zischler et Sandra Hüller, les personnages traversent une Allemagne détruite, de Francfort sous influence américaine jusqu’à Weimar contrôlée par l’URSS. Ce voyage devient une traversée de la douleur, du vide et de l’angoisse.
En toile de fond, il y a aussi le destin du frère Klaus, qui doutait lui-même de l’idée du retour. Car les hommes changent rarement. Hélas. Alors où revenir ?
Dès la première conférence de presse à Francfort, des journalistes allemands reprochent à Mann d’avoir abandonné son peuple pendant les heures les plus sombres. Il répond sèchement que, sinon, il ne serait tout simplement plus vivant aujourd’hui.
Comme si rien ne s’était passé
Plus tard, Erika retrouve son ancien mari, compromis avec les nazis et parfaitement réintégré dans la nouvelle société allemande. Il débarque sans gêne à une réception des « revenants » et porte un toast au champagne. Puis des chants fascistes montent sous les fenêtres, tandis que les héritiers de Wagner tentent déjà de réhabiliter sa musique et de la dissocier de Hitler. Comme si rien ne s’était passé. Comme si tout pouvait recommencer à l’identique.
Du côté soviétique, le tableau est tout aussi prévisible : soldats corrompus, policiers politiques qui dissimulent la vérité sur le nouveau rôle de Buchenwald, devenu camp pour prisonniers politiques, généraux repus organisant des concerts folkloriques arrosés de vodka pour impressionner leur prestigieux invité. Même après une tragédie absolue, rien ne semble réellement changer.
Les fascistes ne cessent jamais totalement de l’être ; les collaborateurs s’adaptent simplement au nouveau monde. Les camps deviennent le Goulag, les militaires restent des prédateurs, et les Soviétiques apparaissent moins comme des libérateurs que comme une nouvelle puissance occupante. Dans ce paysage, les discours humanistes de Goethe sonnent presque étrangers. Lui parlait d’amour, pas de mort. Et il semble ne plus y avoir de place pour cela.
La maison perdue
Alors de quel retour peut-on encore parler ?
« Rentrons chez nous », dit Erika, anéantie. « Mais où est chez nous ? » répond Thomas Mann.
C’est cela, le cœur du film : la perte de la maison, de soi-même et du passé. Pour survivre à cette disparition, il faut une forme de purification, peut-être même accepter une certaine rupture définitive. Une église en ruines peut encore servir de refuge. Et Bach devient alors une manière de tenir debout.
Pawlikowski signe ici un film d’une grande justesse, profondément humain et universel. Une œuvre importante, qui ressemble à un véritable manifeste. Je souscris à ce manifeste, c’est pourquoi j’ai choisi la patrie de Jean Moulin.
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