Deux films de Duras pour une canicule

Denis Kataev
Denis Kataev
June 24, 2026
•
4
minutes de lecture
Deux boîtes de bobines de film devant l’écran d’une petite salle de cinéma vide.

Paris, rue des Écoles, 24 juin 2026.

Mardi, mercredi et jeudi de cette semaine ont été les trois jours les plus chauds enregistrés en France depuis le début des mesures, en 1947 : une moyenne de 30 degrés, nuits comprises. La Comédie-Française a annulé sa Penthésilée, la bibliothèque Sainte-Geneviève a fermé pour la semaine. Il ne reste que le cinéma. À Paris, même les salles les plus anciennes sont climatisées, comme mon Champo, sur la rive gauche. Et c’est là, justement, que passent deux films qu’il faut voir par ce temps caniculaire.

Les deux tiennent à Marguerite Duras, prix Goncourt, nommée à l’Oscar. Deux films différents, mais unis par la même écriture : une quête proustienne de ce qui est perdu, un retour sur les blessures du passé, l’absence de récit linéaire, un flux de conscience, des corps, un érotisme brut. Et au premier plan, dans les deux cas, la fournaise.

La façade du Champo, rue des Écoles, avec l’affiche de « L’Amant »
Le Champo, rue des Écoles, avec l’affiche de « L’Amant ». Photo : Denis Kataev

Saïgon, années trente

L’Amant de Jean-Jacques Annaud raconte la passion interdite entre une Française de quinze ans et un Chinois riche, deux fois plus âgé qu’elle, sur le fond somptueux de l’Indochine coloniale. Leur fusion se joue à Saïgon dans une chaleur folle, celle-là même que Duras décrit dans son livre. À l’écran — auquel l’écrivaine n’a pas participé — on voit ces gouttes sur les corps brûlants.

Jane March et Tony Leung dans « L’Amant » de Jean-Jacques Annaud
Jane March et Tony Leung dans « L’Amant » (1992). © 1992 Pathé Films – France 2 Cinéma

Hiroshima, quatorze ans après

Dans Hiroshima mon amour d’Alain Resnais — Duras y signe le scénario, celui-là même qui lui a valu sa nomination à l’Oscar — on scrute de la même façon les détails des corps enlacés et moites de deux étrangers, condamnés à partager un lit pour un court moment dont ils se souviendront à jamais. Le montage, presque post-apocalyptique, mêle ces corps à ceux des irradiés de la catastrophe atomique. L’émotion, elle, est cachée dans chaque plan et cherche à en sortir.

Quatorze ans après la tragédie, une actrice française, Emmanuelle Riva, et un architecte japonais se rencontrent dans une Hiroshima qui renaît à peine. Eux aussi cherchent une vie et un sens nouveaux, mais le passé et la mort sont encore là, tapis dans l’ombre. L’oubli ne vient pas. Alors commence la dispute. Lui dit qu’elle n’a vu que les traces extérieures : les musées, les photographies, les reconstitutions, jamais l’explosion elle-même. Elle jure qu’elle a tout vu. Lui n’a pas vu sa douleur à elle : un amour tout aussi tragique pour un officier allemand, dans Nevers occupée. Elle paie encore, semble-t-il, cette passion coupable ; cet amour la suit comme une ombre, une traîne de temps de guerre. Ils ne parviennent à se souvenir qu’ensemble, en se rejoignant. La guerre les a liés aux deux extrémités de la planète. Elle a quitté sa ville natale au moment où les bombes tombaient sur la ville japonaise.

« Hiroshima mon amour » : Emmanuelle Riva et Eiji Okada
Emmanuelle Riva et Eiji Okada dans « Hiroshima mon amour » (1959). © Argos Films

Ce qu’on ne jette pas par-dessus bord

Dans les deux œuvres, on retrouve la même tentative vaine de comprendre et de rompre avec le passé. Dans L’Amant, c’est le colonialisme et le patriarcat, les valeurs traditionnelles, une mère froide et sans amour, un frère tyrannique. C’est la révolte d’une fille qui voulait la passion et la liberté, et qui a reçu l’amour. Comme Proust, elle a voulu tout fixer dans ses écrits, et elle est devenue écrivaine, en créant son personnage, à qui les choses vont sûrement mieux sur le papier que dans la réalité : le Chinois est riche et beau, le paquebot Alexandre-Dumas l’emmène vers un avenir radieux à Paris, et l’amour tiendra jusqu’à la vieillesse.

Dans Hiroshima, le récit déchiré, les retours en arrière sur la guerre et la bombe, les labyrinthes de l’inconscient empêchent les deux héros de goûter au bonheur de cet été-là. Là aussi défilent la douleur, l’irréversible et le diagnostic triste : le fardeau des souvenirs traumatiques, on ne le jette pas par-dessus bord. Il reste donc cette question : que fait-on de ce bagage ? Duras tenait qu’il n’existe pas d’objectivité, seulement la façon dont nous ressentons ce monde de l’intérieur. C’est précisément à cela que servent la littérature et le cinéma.

La guerre reste après le cessez-le-feu. Mais que ressent-on, après ? Et où se cache-t-elle, votre Hiroshima ? Ou votre Saïgon ? Ou votre Marioupol ?

Denis Kataev
Denis Kataev
Fondateur du Pont Neuf
Noir sur blanc

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