Nicolas de Rivière : « La porte n’est pas fermée aux Russes »

Denis Kataev
Denis Kataev
May 18, 2026
•
6
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Bureau d’entretien à distance : ordinateur portable, micro et porte ouverte.

Moscou–Paris, 21 avril 2026.

J’ai quitté la Russie en 2022. Depuis, un tribunal m’y a condamné par contumace à une peine de prison comme « agent de l’étranger », et je ne peux plus rentrer à Moscou. Alors, quand j’ai voulu entendre une voix venue de là-bas, j’ai demandé un entretien à celui qui y représente la France : Nicolas de Rivière, ambassadeur depuis février 2025, ancien représentant permanent à l’ONU, négociateur de l’accord nucléaire iranien de 2015. Il a accepté. Nous avons parlé à distance, pour Dojd, la chaîne russe indépendante en exil. Voici l’essentiel.

Travailler dans un pays « inamical »

On dit de plus en plus que le droit international ne fonctionne plus et que la loi du plus fort a remplacé la diplomatie. Peut-on encore y croire ?

C’est vrai, nous assistons à une remise en cause du droit international et de la Charte des Nations unies. La France y reste attachée, parce que ce droit protège d’abord les petits États. Le retour à la loi de la jungle est d’autant plus grave quand il vient de membres permanents du Conseil de sécurité, comme la Russie, et comme cela a pu être le cas des États-Unis. L’usage de la force doit être encadré par le droit, et il règle rarement quoi que ce soit de façon durable.

Vous représentez un pays que Moscou a déclaré « inamical ». Comment travaille-t-on dans une atmosphère hostile ?

Il y a d’abord la convention de Vienne, qui protège les ambassades, et elle est respectée des deux côtés. Le quotidien d’un diplomate à Moscou n’a rien à voir avec celui d’un jeune soldat russe ou ukrainien envoyé au front : ce sont eux, les premières victimes. Nous sommes un pays inamical parce que nous défendons le droit et soutenons un pays agressé. Je n’en ai aucun remords. Si, pour être déclaré ami, il faut ignorer le droit et se ranger du côté du plus fort, je ne tiens pas à ce que l’on nous appelle amis.

À Moscou, je peux rencontrer beaucoup de monde. Les institutions officielles sont plus réservées, c’est leur choix. Je suis diplomate depuis presque trente-cinq ans : si l’on fait ce métier pour ne rencontrer que des gens avec qui l’on est d’accord, le contribuable pourrait faire des économies. Trier les pays entre ceux à qui l’on parle et ceux à qui l’on ne parle pas, c’est assez puéril. En 2026, nous avons besoin de nous parler.

Les propagandistes de la télévision russe parlent d’une France ennemie et d’une Europe russophobe.

On ne nous a pas déclarés ennemis, mais inamicaux, et la nuance mériterait d’être expliquée par les autorités russes. Les relations politiques se sont fortement dégradées depuis 2022, elles étaient déjà mauvaises depuis l’annexion de la Crimée en 2014. Mais il ne faut pas tout mélanger. Il n’y a en France aucune hostilité envers la Russie comme nation, envers les citoyens russes, envers la culture russe. Allez à Paris ce soir : vous entendrez Tchaïkovski, vous verrez Tchekhov. Expliquer qu’il existe une russophobie en France, c’est ce qu’en psychiatrie on appelle un délire. Le sujet, presque exclusif, c’est l’agression de la Russie contre l’Ukraine.

Sergueï Lavrov vient de donner un entretien à France 2, et le ministère russe en a publié une transcription falsifiée. Votre réaction ?

C’est une affaire entre une chaîne française indépendante et le gouvernement russe ; le gouvernement français ne s’immisce pas dans les médias. La falsification d’une transcription est très regrettable, cela rappelle certains épisodes soviétiques. La preuve de notre attachement à la liberté de la presse, c’est que le ministre russe a eu librement accès à la télévision française. J’ai écouté l’entretien en entier, j’étais en désaccord sur beaucoup de points. La meilleure réponse est de contredire : personne ne croira que la Russie a été agressée par l’Ukraine. Il ne faut pas avoir peur du pluralisme.

Rencontrez-vous souvent le ministre ?

Paradoxalement, je le voyais bien plus souvent quand je dirigeais les affaires politiques du Quai d’Orsay, de 2014 à 2019. Depuis que je suis à Moscou, beaucoup moins : je suis reçu au ministère surtout quand il y a un problème. Ce n’est pas mon choix. Je suis prêt à discuter de tout, à commencer par les sujets qui fâchent. Sur le climat, le terrorisme, le cyberespace, nous pourrions coopérer même aujourd’hui, et nous nous en privons.

Les visas

L’Union européenne a restreint les visas à entrées multiples pour les Russes. Ioulia Navalnaïa a appelé à ne pas fermer la porte : Poutine n’est pas la Russie. Votre position personnelle ?

D’abord un fait : en avril 2026, un citoyen russe ordinaire peut toujours voyager en Europe de l’Ouest et en France. La porte n’est pas fermée, c’est le message principal. Des lignes directrices européennes, fruit d’un compromis, corrigent la délivrance : des visas plus courts, à entrée unique, sauf exceptions humanitaires ou professionnelles. Cela ajoute de la bureaucratie, mais la France continue de délivrer des visas. Et puisque vous me demandez mon avis personnel, je suis dans l’ensemble d’accord avec Mme Navalnaïa, Dmitri Mouratov et Vladimir Kara-Mourza : il ne faut pas tout confondre ni fermer la porte aux citoyens russes.

Rosatom et les sanctions

En mars, au sommet sur le nucléaire civil à Paris, Emmanuel Macron a reconnu que la France dépend encore en partie de la Russie pour l’uranium enrichi. Pourra-t-elle s’en passer ?

Il faut regarder ce qui est sous sanctions et ce qui ne l’est pas : la pharmacie, l’agroalimentaire, la distribution ne le sont pas. Sur l’énergie, la France dépend très peu du pétrole et du gaz russes, à la différence de l’Allemagne, grâce à son parc nucléaire. Quant à l’uranium, il y a eu un partenariat de retraitement avec Rosatom, et ces accords existent. Mais nous n’avons pas de dépendance : des alternatives fiables permettent de faire tourner nos centrales avec de l’uranium naturel enrichi en France. Nous pourrions nous passer de l’uranium retraité par Rosatom. En matière d’indépendance énergétique, la France est très en avance sur ses voisins.

Les sanctions fonctionnent-elles ?

Tout dépend de ce que l’on entend par fonctionner. Ont-elles des effets ? Évidemment : l’aviation civile, l’énergie, les relations interbancaires, jusqu’à la vie quotidienne. Produisent-elles le résultat attendu, un changement de politique du gouvernement visé ? Pas encore. Le jour où l’on parviendra à une paix acceptable, d’abord pour l’Ukraine, elles devront sans doute évoluer. Mais ce n’est pas une baguette magique.

Une Russie toujours européenne ?

Lavrov et Poutine disent être prêts au dialogue avec l’Europe, sans réciprocité. Qu’en pensez-vous ?

Nous avons un obstacle qui dépasse les désaccords ordinaires : la guerre en Ukraine. Impossible de parler des relations entre l’Europe et la Russie sans elle. Quant à la disposition au dialogue, je corrige votre citation : elle existe toujours, chez la plupart des grands pays européens. Quand on est en Russie, on comprend que 20 % du territoire se trouve en Europe, mais que 80 % de la population y vit, à l’ouest de l’Oural. Que nous le voulions ou non, nous n’allons pas ériger un nouveau rideau de fer. Il faut se défendre, bien sûr, davantage qu’il y a dix ans. Mais il faut aussi rétablir des canaux de dialogue. Dans les grandes villes russes, ce qui frappe, c’est l’absence de rejet de l’Europe : l’envie d’y aller, de voyager, de rencontrer des gens. Ce feu n’est pas éteint.

Beaucoup disent pourtant que la Russie n’est plus l’Europe.

Depuis 2022, la Russie a largement réorienté son commerce vers l’Asie. Mais, comme on dit en français, on ne met pas tous ses œufs dans le même panier. C’est aux dirigeants et aux citoyens russes de décider si leur avenir est une relation exclusive avec la Chine. Je ne suis pas sûr que cela corresponde aux attentes des 80 % de Russes qui vivent à l’ouest de l’Oural ; j’ai l’impression qu’ils se sentent plus proches de l’Europe.

Guerre et Paix commence en français. Un retour aux relations d’avant est-il possible ?

Les grands partenariats entre institutions proches du pouvoir, des deux côtés, ont été suspendus. Mais les liens culturels tiennent. Depuis treize ou quatorze mois que je suis en Russie, je vois chaque jour que l’intérêt pour la culture française demeure : le cinéma, la littérature, la musique, la langue. Cela veut dire que les peuples dialoguent, à la différence des gouvernements, qui veulent parfois dresser des murs. C’est pourquoi il est important que les citoyens puissent continuer à se rencontrer.

Je ne pouvais pas être à Moscou pour cet entretien ; la France, elle, y est encore, et elle continue de parler.

Propos recueillis par Denis Kataev pour Dojd, avril 2026. Condensés à partir de la version russe de l’entretien.

Denis Kataev
Denis Kataev
Fondateur du Pont Neuf
Noir sur blanc

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