Odéon-Théâtre de l’Europe, juin 2026.
« Cher public, il me semble qu’après ça, il est temps de faire une pause… » C’est ainsi que le metteur en scène suédois Markus Öhrn s’adresse, avant l’entracte, à des spectateurs visiblement secoués par ce qu’ils viennent de voir. La veille, il a clos en grande pompe la saison de mon théâtre préféré. Et c’était le point le plus vif de la première saison, celle du choc, de Julien Gosselin, qui dirige désormais cette maison de la rive gauche. Le dernier spectacle en est la conclusion la plus parlante : un film d’horreur absurde sur les valeurs traditionnelles.

Un Suédois contre un Suédois
La leçon, inattendue et sanglante, vient d’un paladin suédois. Markus Öhrn retravaille son compatriote Ingmar Bergman. Ses Scènes de la vie conjugale deviennent une farce sanglante à la manière d’un autre Scandinave, Lars von Trier. Dans une forme aussi libre que grotesque, le metteur en scène déconstruit l’histoire connue d’un divorce et d’un amour qui se défait dans une famille bourgeoise idéale, pour en faire un jeu cruel et absurde où se mêlent commedia dell’arte, grand-guignol, ironie, humour noir et même une esthétique des Simpson. Deux comédiens en masques ridicules, bouches béantes, yeux exorbités, mènent une guerre à somme nulle, un jeu de destruction mutuelle sans retenue. Tout est démonstratif et hypertrophié.
Parce que le sujet central, c’est la violence. C’est aussi la chance de relire la parabole de Bergman à travers l’actualité de la violence domestique, physique et psychologique, qui naît derrière les portes closes. Une guerre conjugale poussée jusqu’à l’absurde, où l’épouse déclenche une révolte insensée et impitoyable, avec toutes les conséquences. Le metteur en scène sert au spectateur un affrontement outré et caricatural du mari et de la femme, qui rappelle Tarantino et Kill Bill, et tous les opus de Trier, de Nymphomaniac à Jack.

Théâtre tripes à l’air
L’escalade atteint son sommet dans chaque scène. Les vexations du mari infidèle qui refuse de signer le divorce d’un côté, la vengeance de la femme humiliée de l’autre. Sexisme rampant et domination, rancunes et déceptions, agressivité refoulée derrière la façade prospère de l’amour, indifférence : tout sort. Chaque scène commence dans le même calme et finit en cirque sanglant. C’est littéralement un théâtre tripes à l’air : on voit un fœtus ensanglanté, cordon attaché au ventre de la femme, quand il est question d’avortement, et des viscères réalistes qui se répandent sur la scène après un corps-à-corps sur un tapis de yoga. Physiologique et choquant au maximum. La hache n’a pas été oubliée.
Voilà la vraie bataille des sexes, avec échange des rôles : les héros changent souvent de place et ne trouvent la leur nulle part. La question finale — à savoir lequel des deux est coupable de cette apocalypse — est restée derrière le velours rouge du rideau. Beaucoup de spectateurs riaient quand même. Ils s’étaient peut-être reconnus.

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